Quelle est la situation de la Belgique, en particulier francophone, en termes d’innovation et de recherche ?

 

Jean-Claude Marcourt : « En moins de 15 ans, la Wallonie a modifié considérablement son assise économique pour véritablement s’inscrire dans l’innovation. Le niveau de la recherche en Wallonie est proche des 3 % de l’objectif européen, devant la Flandre et nettement devant la Région bruxelloise, essentiellement grâce aux entreprises privées - en particulier dans le secteur biotech - qui investissent énormément. L’innovation n’est toutefois pas que technologique : 80 % de l’innovation est non technologique. Le plan Marshall a considérablement augmenté l’aide à la recherche, y compris fondamentale : on a décloisonné les silos et rendu plus perméable la collaboration entre universités, centres de recherche et entreprises. Auparavant, ils travaillaient chacun de leur côté. »

Nicolas Pecher : « De 2015 à 2016, la Belgique a déposé 7 % de brevets en plus à l’Office européen des brevets. Mais, effectivement, la disparité entre les régions est importante et pose question. La Flandre a déposé 64 % des 2 184 demandes de brevets en 2016, la Wallonie 19,5 % et Bruxelles 15,5 %. Les grandes entreprises sont en tête de ces dépôts… et Solvay, le plus grand déposant, est enregistré à Neder-Over-Heembeek, en Région bruxelloise. Toutefois, la majorité des entreprises déposant des brevets est bel et bien implantée au nord du pays. Il en va de même pour les universités flamandes, alors qu’ aucune université francophone n’est présente dans le top 10 des déposants. »

Nicolas Cudré-Mauroux : « L’innovation est de plus en plus le résultat de combinaisons de technologies et de collaborations entre entreprises elles-mêmes et entre entreprises et monde académique. Les connexions se multiplient et accélèrent l’innovation. C’est un véritable changement de fond qui s’opère, bousculant les lignes. La position géographique centrale de la Belgique et ses connexions privilégiées, notamment avec l’Allemagne, la France, les Pays-Bas et l’Angleterre, lui donnent un avantage potentiel important en termes d’innovation collaborative. »

Laurie Pilo : « En début d’année, le Bloomberg Innovation Index a montré que la Belgique était le 13e pays le plus innovant au monde et le 11e en intensité de R&D. Nous sommes derrière l’Allemagne et la France, mais devant les Pays-Bas et le Royaume-Uni ! »

Michel Morant : « La Wallonie n’a absolument pas à rougir par rapport à ses voisins. Une étude de l’OCDE sur la recherche et l’innovation en Wallonie parue en 2013 montre que les effets du plan Marshall sont positifs. On peut presque dire aujourd’hui qu’il y a un modèle wallon. »

Olivier Peeters : « Il manque toutefois un grand projet fédérateur à l’échelle de la Belgique, rassemblant les secteurs public, privé, académique et, si possible, celui des fonds d’investissement. Malheureusement, la marque Belgique n’est pas reconnue sur la scène internationale au niveau de l’innovation. Cette reconnaissance ne se fera que quand nous arriverons à avoir une étiquette commune. »

J.-C. Marcourt : « Depuis la Seconde Guerre mondiale, la Flandre a construit toute une nouvelle génération d’entreprises, avec la création de structures rendant le potentiel endogène extrêmement fort. Chez nous, le plan Marshall se construit, étape par étape, mais on n’est pas encore au niveau. Comme on ne dispose pas de moyens budgétaires illimités, on a plus travaillé sur des collaborations fortes pour créer des écosystèmes là où la Wallonie est reconnue : biotech, agroalimentaire, engineering, spatial, etc. »

 

Quelle est l’importance des brevets dans l’écosystème Innovation ?

 

J.-C. Marcourt : « L’impact des brevets est biaisé ! Ceux-ci sont souvent enregistrés aux sièges sociaux bruxellois, pas dans les sites d’exploitation en Wallonie. »

N. Pecher : « L’outil « propriété intellectuelle » revêt une importance capitale pour toute entreprise innovante, non seulement pour acquérir des droits exclusifs, mais également pour s’assurer la liberté d’exploitation de ses innovations. »

M. Morant : « Même si, en Wallonie, nous ne performons pas encore comme en Flandre, du chemin a été parcouru depuis une quinzaine d’années. L’une des vocations du Réseau LIEU et des interfaces est précisément d’améliorer la culture du brevet dans les laboratoires universitaires et dans les relations avec les PME, tandis que PiCarré sensibilise les entreprises dans ce domaine. »

N. Cudré-Mauroux : « Le nombre de dépôts de brevet est un indicateur très insuffisant pour mesurer l’innovation. Une grande partie de notre propriété intellectuelle est protégée sans dépôt de brevet. Notre innovation n’est pas uniquement basée sur de la technologie, mais aussi sur des business models, par exemple. »

O. Peeters : « De plus, de nombreux secteurs comme le digital utilisent peu les brevets. Il serait réducteur de lier les brevets à l’innovation ! »

L. Pilo : « D’autant que la nouvelle mesure de déduction pour revenus innovatifs permet d’élargir la déductibilité des revenus issus de la propriété intellectuelle aux softwares, ce qui va dans le bon sens ! »

 

Comment voyez-vous les interventions respectives du public et du privé dans l’innovation ?

 

O. Peeters : « La première mission du secteur public devrait être de donner un cadre correct dans lequel chacun peut se développer. Aujourd’hui, il reste beaucoup de zones grises et ceci n’aide malheureusement pas à faire évoluer l’invention vers la vraie innovation. La législation européenne transposée ensuite en droit belge n’est pas évidente à comprendre et n’est pas toujours unifiée en Europe. Chacun l’interprète à sa manière. Aujourd’hui, le secteur public belge se focalise plus sur la première couche de l’innovation - l’incubation. Les entreprises privées sont plus actives sur la seconde couche, c’est-à-dire sur la partie des entreprises innovantes déjà en phase de croissance et ayant déjà fait leurs preuves. Le rôle du secteur public lors la phase d’amorçage est bénéfique : il assure une aide aux petites structures et les accompagne dans les premières erreurs de jeunesse. »

M. Morant : « Je rejoins cette idée : l’État doit pouvoir aider les projets, surtout au démarrage, mais il ne faut pas trop « cocooner ». Il faut laisser les entreprises prendre leurs responsabilités. Le rôle de la puissance publique est de fixer le cadre et les règles générales de la recherche et du soutien à l’innovation. »

J.-C. Marcourt : « Je ne suis pas tout à fait d’accord : si votre écosystème n’est pas suffisamment mature, vous devez l’accompagner jusqu’au moment où il tournera de manière autonome. Nous devons donc mobiliser assez d’argent pour accompagner les entreprises jusqu’au moment où elles sont en mesure d’investir. Bon nombre de PME n’ont pas de fonds propres en suffisance. »

L. Pilo : « Il y a pléthore de mesures aujourd’hui en Belgique, notamment en matière de financement : des aides directes, aujourd’hui l’apanage des Régions et de l’Europe, et des aides indirectes, portées par le Fédéral. Toutes ces aides ont des conditions d’éligibilité différentes à l’entrée et des assiettes d’applicabilité différentes à la sortie. Au niveau des mécanismes fédéraux d’aides indirectes, l’incitant sur précompte professionnel chercheur reste une mesure phare. Néanmoins elle comporte une barrière à l’entrée : une obligation de diplôme. Or, dans le digital entre autres, on n’a pas forcément des diplômes d’ingénieur civil ou de masters scientifiques ; idem pour les laborantins dans le secteur des biotechs. Notre rôle consiste à donner un peu plus de lisibilité et d’information aux entreprises, grandes ou petites, en matière de soutien à l’innovation. »

J.-C. Marcourt : « Les programmes se recouvrent parfois, mais les programmes européens ne sont pas mal non plus en termes de complexité. Au niveau wallon, j’ai réduit le nombre de systèmes de programmes de recherche de plus d’une dizaine à trois. »

N. Cudré-Mauroux : « Je distingue deux types d’innovations : l’innovation incrémentale, où l’on travaille par paliers pour augmenter la valeur ajoutée, et l’innovation de rupture, où l’on révolutionne les choses existantes. Cette dernière innovation a besoin de soutien, car c’est elle qui amène les grands progrès et les sauts technologiques. Quand on parle aujourd’hui de formation et d’innovation, pratiquement toute la discussion se focalise sur les universités. En revanche, les techniciens de laboratoire sont souvent oubliés ; on a plus de problèmes à trouver ces rôles de support que des chercheurs de pointe. »

J.-C. Marcourt : « On dit que tout le monde doit faire de l’innovation, mais c’est plus facile à dire qu’à faire. Dans les grands groupes, cela va de soi. Pour beaucoup de PME, ce n’est pas le cas. Nous avons voulu mettre cet élément en évidence dans le plan Marshall : nous avons imposé au moins deux partenaires industriels par projet, dont une PME. Même avec peu de personnel, on peut faire de l’innovation et de la recherche dans des domaines extrêmement pointus. C’est un changement de paradigme. Aujourd’hui, plus de 65 % des PME font de l’innovation et de la recherche, ce qui n’était pas le cas avant. »

 

La question du financement semble effectivement donner du fil à retordre…

 

N. Pecher : « Depuis une dizaine d’années, les pouvoirs publics donnent des aides et des incitants fiscaux très substantiels et très motivants. Dans mon secteur, la subvention brevets, qui s’adresse aux petites et moyennes entreprises, existe depuis pas mal d’années, mais pour l’inventeur dans son garage qui vient frapper à notre porte, c’est exclu. Toutefois, depuis moins d’un an, il existe un nouveau mécanisme : le chèque propriété intellectuelle. Ce chèque permet d’aider une très petite entreprise à faire le point sur son innovation. C’est un élément essentiel et extrêmement porteur. »

N. Cudré-Mauroux : « Le labyrinthe de systèmes et de conditions de financement diffère fortement d’un pays à l’autre. En Europe, il existe une multitude de systèmes. Leur simplification ne pourrait être que positive, quitte à avoir un peu moins de ressources, mais accessibles beaucoup plus facilement et plus rapidement. »

N. Pecher : « En Wallonie, il y a aussi un réseau privé de support aux entrepreneurs, les business angels ; ce réseau organise le marché entre les porteurs de projets et les détenteurs de capitaux. Et puis il y a des sociétés de conseil, des avocats ou des conseils en brevets. Il y a une chaîne de valeur, depuis le porteur de projet jusqu’à la création d’entreprises. Ce biotope a un effet d’attraction sur les entreprises, notamment étrangères. »

J.-C. Marcourt : « Nous avons des atouts extraordinaires : l’abattement fiscal sur l’utilisation des brevets, une déduction fiscale sur les chercheurs, l’augmentation considérable des moyens dédiés à la recherche... »

L. Pilo : « Même si les entreprises ont nettement amélioré leur connaissance sur les mesures de financement à l’innovation ces dernières années, des « efforts d’évangélisation » demeurent nécessaires afin de les aider à optimiser l’identification et la valorisation de leurs projets innovants. En réalité, bon nombre d’entreprises belges ignorent qu’elles innovent ou que certaines dépenses ou investissements peuvent être subsidiés. Il est donc important de les accompagner pour s’assurer qu’elles bénéficient de toutes les mesures auxquelles elles ont droit. L’enjeu pour ces sociétés est également de sécuriser à long terme leur usage de ces incitants, car il arrive qu’elles se mettent en danger en surestimant l’applicabilité des mesures. »

M. Morant : « La Wallonie dispose d’un arsenal très complet d’aides et de soutien à l’innovation, quels que soient l’acteur - université ou PME - et le degré de maturité du projet. On ne peut pas se plaindre. »

 

Quelles sont les actions prioritaires à mener pour encore encourager l’innovation et la R&D ?

 

L. Pilo : « D’abord, simplifier la lisibilité et l’accessibilité des mesures. Ensuite, continuer, aux niveaux régional et européen, à financer de manière importante la recherche pure, car celle-ci est moins financée par le fédéral, sûrement parce que son retour sur investissement est plus aléatoire. Puis, il s’agit aussi de former toujours plus de chercheurs sur ces pôles spécialisés porteurs d’emplois que sont la biotech, le digital et l’engineering. Enfin, un dernier point est de favoriser les projets collaboratifs, devenus aujourd’hui le nerf de la guerre, notamment les projets interentreprises. »

M. Morant : « Le mot-clé, c’est effectivement le mot « réseau », qu’il s’agit de renforcer. L’écosystème est un réseau d’acteurs ayant des métiers différents, venant de sphères différentes, poursuivant des objectifs différents… mais travaillant ensemble ! Via le Réseau LIEU, une cinquantaine d’acteurs, universitaires entre autres, sont en permanence dans des groupes de travail et au service des entreprises, dont les PME, sur la thématique de l’innovation et du transfert de connaissances. Force est de constater qu’aujourd’hui, nous travaillons facilement avec les autres pays grâce aux moyens européens, mais qu’il est en revanche beaucoup plus difficile d’avoir une coopération interrégionale. Il y a en outre encore de gros efforts à faire pour aider les PME wallonnes à s’impliquer dans des projets européens. »

O. Peeters : « Il est vrai qu’il faut d’abord aider les entrepreneurs, les startups, les PME à gagner en visibilité. Cela doit se faire en les aidant dans la vente, le recrutement des profils recherchés et la recherche de financement. Dans cette optique, notre banque a lancé, en Wallonie, les pôles d’innovation — les « Innovation Hubs » — afin de faire se rencontrer les écosystèmes qui sont trop souvent cloisonnés. »

J.-C. Marcourt : « Il faut libérer la créativité, d’où le programme Creative Wallonia. En amont, il faut renforcer la formation, avoir un enseignement beaucoup plus ouvert sur la créativité, développer la culture du succès et poursuivre les efforts face à la pénurie d’ingénieurs dans toutes les filières des sciences exactes. À côté de cela, il s’agit aussi d’avoir une véritable politique industrielle de l’Europe : plus la masse industrielle augmentera, plus on renforcera l’innovation. »

O. Peeters : « Ce qui m’étonne en Europe par rapport à ceux qui essaient d’innover, c’est qu’on a une aversion autant envers ceux qui réussissent qu’envers ceux qui ratent. Quand quelqu’un rate en Europe, il a beaucoup de mal à se relever ; quand il réussit, il n’est pas mis en avant suffisamment pour en faire un exemple à suivre et se retrouve souvent « sans amis ». »

J.-C. Marcourt : « Sauf son banquier (rires) ! »

N. Pecher : « Lorsque l’on parle de formation, soulignons aussi que les connaissances en matière de propriété intellectuelle sont très souvent insuffisantes. Il arrive encore fréquemment qu’un porteur de projet divulgue son invention par accident. Brisons en outre une lance contre une idée fausse extrêmement répandue, celle que les solutions de l’industrie informatique ICT ne sont pas brevetables. Dès qu’on peut mettre en exergue la réalisation d’un but technique, c’est du domaine du brevetable ! Toujours concernant la formation : le métier de conseil en brevets requiert une formation scientifique et technique. Ces conseillers ne sont pas des avocats, comme beaucoup de gens le croient, mais bien des ingénieurs, physiciens ou chimistes ayant acquis une qualification à travers une formation spécifique. Cette formation est ouverte à tous ces diplômés. »

N. Cudré-Mauroux : « Quand on réussit à innover, c’est qu’on le fait différemment ou plus vite que d’autres. Entre le digital, la globalisation et la collaboration, cette notion de vitesse devient extrêmement importante. Par rapport aux grandes entreprises où la chose est moins évidente, les PME présentent cet avantage fondamental d’agilité, de vitesse et d’adaptation. La collaboration entre les grands groupes et les PME - dont les startups - permet de combiner la taille critique et la disponibilité de capital, d’un côté, avec l’agilité et la vitesse, de l’autre. Il faut encourager et faciliter ces collaborations ! »

M. Morant : « Concernant l’agilité, tout le monde est d’accord : on est dans une course de vitesse. Cependant l’agilité ne tombe pas du ciel ! Il y a deux choses essentielles pour prendre rapidement les décisions nécessaires : d’une part, la compréhension des enjeux et des mécanismes de l’innovation à tous les niveaux et avec tous les acteurs ; d’autre part, la confiance entre partenaires. Rien ne va aussi vite qu’avec une équipe qui s’entend bien ! »