Autour du ministre des Finances, Johan Van Overtveldt, nous avons réuni huit professionnels du secteur pour dresser l’état des lieux et sonder les perspectives du marché belge.
 

Quel regard portez-vous sur la situation actuelle des fintechs en Belgique ?
 

Johan Van Overtveldt : « Notre position est relativement forte. Nous avons beaucoup de start-ups, mais aussi des sociétés déjà plus développées qui font un boulot extraordinaire en développant de très nombreux projets dans bon nombre de directions différentes. Nous disposons aussi d’un important secteur financier et bancaire assez moderne. Ce qui manque un peu, c’est la convergence, la synergie, la coopération entre les deux ; ces secteurs devraient pouvoir se rencontrer plus facilement et de manière plus constructive. »

Fabien Vandenreydt : « L’époque où prévalait compétition entre banques et assurances d’une part, et fintechs d’autre part, est plus ou moins révolue. Aujourd’hui, on voit beaucoup de collaborations. Au sein de B-Hive, nous avons créé des innovations en commun. Cela nécessite d’identifier des sujets pérennes et non compétitifs entre institutions financières, mais aussi d’élargir la notion de fintech. Au-delà des paiements ou du crédit, toutes sortes de technologies interviennent : l’identity management, la cybersécurité, les big data… La Belgique a beaucoup d’atouts en main, mais deux points sont à travailler : le marketing - surtout à l’étranger - et le financement – notamment en créant un tissu de financement à risques. »

Johan Van Overtveldt : « B-Hive est précisément une plateforme que nous avons lancée au niveau européen. Cette plateforme de fintech d’innovation collaborative rassemble les grandes banques, les assureurs et les acteurs de l’infrastructure de marché. Pour assurer le développement du secteur, il faut aussi associer les régulateurs et les autorités. Il y a aussi une grande urgence à suivre les évolutions des fintechs, voire à prendre la tête du peloton. »

Jean-Louis Van Houwe : « En matière d’innovations bancaires, la Belgique est l’un des premiers pays à avoir développé une infrastructure de paiements unifiée. Pour continuer à attirer les fintechs, il faut d’autres éléments, notamment logistiques, comme des espaces de coworking pour pouvoir les accueillir. À l’image ce que font Amsterdam, Bonn ou Berlin, il est très important d’agréger toutes les initiatives pour assurer un supermarketing à l’étranger. »

Geoffroy de Schrevel : « Dans le domaine des fintechs, la compétition entre les pays est énorme. La Belgique a rencontré toutefois un retard à l’allumage en raison d’un manque d’expertise et d’une certaine peur des nouvelles technologies par les pouvoirs public et régulateur. Résultat : nous avons avancé plus vite dans d’autres pays ! »

Olivier Peeters : « Outre la collaboration avec les fintechs, le secteur financier belge a appris à multiplier les collaborations en son sein. Pensons ici à Isabel ou à Itsme®. La formation - vecteur essentiel de l’innovation - est bonne, mais n’a peut-être pas évolué assez vite par rapport aux nouvelles technologies. Les universités et les écoles supérieures doivent également se réinventer. Il faut aussi compter sur d’autres acteurs dans le secteur de la formation, qui connaissent bien les besoins des entreprises technologiques. »

Hans De Cuyper : « Depuis environ deux ans, le point de vue des assureurs a fortement évolué par rapport aux fintechs. Ils se sont rendu compte que pour innover, ils n’ont pas toujours le dynamisme et la flexibilité des start-ups, qu’ils ne considèrent plus comme des concurrents. Les assureurs intègrent de plus en plus vite le potentiel des assurtechs dans une offre élargie de produits et de services, notamment de prévention et d’assistance. Le futur, c’est un meilleur service à la clientèle grâce à l’intégration des innovations. Cela ne va pas remplacer notre modèle actuel, mais le renforcer : on voit plus rapidement les effets de la mise en œuvre de la digitalisation parmi les courtiers qu’au sein d’une assurtech qui s’adresse directement aux clients finaux. »

Marc Lainez : « En comparaison avec les pays qui nous entourent, la Belgique enregistre clairement un retard, surtout en termes de services aux consommateurs. L’écosystème se construit, mais reste pour le moment bloqué dans une phase de networking. En Belgique, nous avons du mal à développer nos fintechs et à dégager de vraies opportunités et partenariats. »

Pierre Berger : « Les opportunités liées à la digitalisation du secteur sont énormes pour les fintechs, particulièrement celles qui ont des produits B2B. Il y a là encore une place importante à prendre, pour laquelle la Belgique détient les capacités et compétences suffisantes. Pour le reste, j’identifie deux problèmes. Un : il faut obtenir plus rapidement des rulings et des positions de la part des régulateurs par rapport aux collaborations, aux nouveaux produits, etc. Cela prend souvent six mois alors que dans les fintechs, on doit aller vite. Deux : nous avons besoin de sécurité juridique et donc d’un cadre légal qui supporte la transition digitale, par exemple pour l’identité mobile, la signature électronique ou les conditions précontractuelles. »

Kris De Ryck : « Avec Itsme®, l’application d’identité mobile des Belges, nous venons de lancer un produit inconcevable il y a cinq ans. C’est aujourd’hui possible grâce à la législation européenne, mais nous avons aussi besoin d’une législation nationale. Je crois beaucoup à une collaboration où chacun se concentre sur ce qu’il fait le mieux : l’industrie qui développe des solutions et des produits avec une valeur ajoutée pour l’ensemble de la société et le gouvernement qui crée le cadre législatif. Notre produit incarne vraiment cet aspect de "digital society needs digital identity". Si on n’arrive même pas à se réunir à l’échelle d’un pays, comment va-t-on s’attaquer au monde ? Ici en Belgique, nous avons vécu une très bonne expérience avec Itsme®. »

 

Quelle est votre opinion au sujet du financement du secteur ?
 

Geoffroy de Schrevel : « En termes de financement public, c’est un peu morcelé et timide. En Europe, la première question que se pose un investisseur privé ou public est : "Suis-je certain de ne pas investir dans la mauvaise start-up ?" ; aux États-Unis, la question est : "Suis-je certain de ne pas passer à côté de la bonne start-up ?". Cela change complètement la donne.

Marc Lainez : « Beaucoup de start-ups peinent à trouver du financement et vont donc en chercher à Paris, Londres, Berlin ou ailleurs. Concernant le financement public, il faut moins de fragmentation, parce que pour le moment, les start-ups doivent courir à gauche et à droite et ce n’est pas toujours très clair. Que ce soit du côté du financement public ou privé, les sommes disponibles chez ces différents acteurs ne sont pas non plus toujours suffisantes pour des projets plus ambitieux, ce qui pousse les start-ups vers d’autres pays. »

Johan Van Overtveldt : « Le problème du financement de la croissance des entreprises est un problème général, pas seulement celui des fintechs. Je me souviens que lors d’une visite à New York, il y a deux ans, j’ai eu l’occasion de rencontrer des entreprises belges qui avaient fait le saut vers les États-Unis. Je croyais qu’elles avaient fait ça pour des questions de marché ou de technologies… mais pas du tout : toutes l’avaient fait pour le financement ! Avec le règlement des PRIVAC, on a changé pas mal de choses. De plus, nous sommes en train d’examiner la possibilité de créer des fonds plus larges avec plus de moyens. Il faut mieux financer les entreprises qui ont des besoins de développement au sortir de la phase de start-up. »

Olivier Peeters : « J’ai quelques doutes par rapport à ce qu’on a dit à propos du financement. Beaucoup de fonds différents existent déjà en Belgique et en Europe. Je les entends souvent dire qu’ils ne trouvent pas un nombre suffisant de bons projets. Peut-être qu’ils se focalisent trop sur le fait d’éviter les mauvais, mais les montants sont disponibles. Il est possible qu’on ne les utilise pas à bon escient. »

 

Que faire pour stimuler le marché et répondre aux défis du secteur ?
 

Kris De Ryck : « Les start-ups développent des solutions qui, dans la plupart des cas, sont très pointues. Elles créent de nouvelles fonctionnalités sous la forme de plug-in, ce qui permet de les intégrer dans des solutions existantes afin de les améliorer. Ce que nous réalisons, c’est Itsme®, un module qui facilite la numérisation des processus et s’intègre dans des solutions plus larges et plus générales. Nous ne sommes pas du tout en compétition avec les entreprises. Nous amenons des parties de solutions que de grandes entreprises, des fintechs ou d’autres porteront sur le marché. Ce type de collaboration est finalement très naturel, logique et bénéfique pour les deux parties. »

Johan Van Overtveldt : « Il existe toujours une espèce de tension entre régulation et innovation. Il ne faut pas oublier que cela fait moins de dix ans que nous avons vécu une crise qui a aussi eu des conséquences à ce niveau. En Belgique, la Banque nationale a prouvé sa flexibilité dans sa tâche de régulation, notamment dans le secteur de l’assurance. Mais nous avons sans doute besoin d’un "rapid response team", qui associe la BNB et le FSMA pour donner l’opportunité aux innovateurs de vérifier très vite la situation de leurs développements en cours et de prendre connaissance des réactions du régulateur. Je vais en lancer l’idée et discuter avec la BNB et la FSMA de cette création. »

Hans De Cuyper : « Dans le secteur de l’assurance, on n’a pas toujours grand intérêt à investir dans une start-up qui n’a encore rien prouvé, mais bien dans celles qui sont en phase de croissance. En ce qui concerne la régulation, les obligations actuelles sont nombreuses. Les dernières années, les assureurs ont dû investir des sommes considérables pour répondre aux exigences des régulateurs. Il serait souhaitable que les nouveaux acteurs travaillent avec les mêmes normes et les mêmes règles, sans quoi on risque de déséquilibrer le marché et le "level playing field". À long terme, ce ne sera pas bon pour le client, l’emploi, les fintechs et les acteurs existants. »

Geoffroy de Schrevel : « Au départ, Gambit est une entreprise qui aide les sociétés financières à mieux conseiller leurs clients en matière d’investissement, via la digitalisation d’un processus existant pour le rendre plus simple et plus efficace. Comme tout le monde y voit son bénéfice, la collaboration a été excellente. Nous venons de lancer Birdee, un robot advisor. Ce n’est pas l’amélioration d’un processus, mais de la disruption, quelque chose de tout à fait neuf. Là, il y a une compétition, donc une tension, pas tellement avec les institutions bancaires, mais bien avec le business model ou des processus existants. Les banques doivent accepter d’offrir de nouveaux produits qui vont "cannibaliser" une partie de leur business et de leurs services actuels. »

Olivier Peeters : « Pour la régulation, je fais une distinction entre la régulation SandBox - "Bac à sable" -, pour l’amorçage, qui doit être établie dans un cadre bien précis, et celle de la phase d’accélération. Ici, il faut accéder à un vrai marché unique qui fait fi des interprétations différentes faites des lois européennes ; ces lois doivent être comprises et transposées partout de la même manière afin de donner directement accès aux 500 millions d’utilisateurs européens. »

Jean-Louis Van Houwe : « Au niveau des banques et des fintechs, nous avons une fenêtre d’opportunité pour harmoniser les législations. Par rapport aux États-Unis, il n’est pas évident de faire du fintech en général en Europe. Dans les télécoms, ils nous ont complètement ratatinés : nous avons juste l’infrastructure, mais les services, ce sont les Netflix et les GAFA - Google, Apple, Facebook et Amazon… Actuellement, les contextes législatifs en Belgique, en France ou au Luxembourg sont complètement différents. Cela peut mener à une meilleure concurrence parce qu’aujourd’hui, quand vous êtes une fintech en démarrage, vous prenez le parcours de moindre résistance et quand vous choisissez un pays, c’est aussi parce que les barrières y sont les plus basses. »

Marc Lainez : « Il faut effectivement arrêter de voir les fintechs comme le moustique qui vous empêche de dormir. La compétition aujourd’hui, c’est les GAFA. Facebook a par exemple lancé l’initiation de paiement dans Facebook Messenger en France, qui est un pas de plus vers la désintermédiation complète des banques. Cela arrivera en Belgique. Le seul moyen pour les grandes banques et les acteurs des services financiers de proposer quelque chose de similaire ou de différent, c’est en collaborant avec les fintechs. À propos du "scale up", c’est un peu le serpent qui se mord la queue. Beaucoup de gens développent des idées, mais le cadre régulatoire est trop rigide et les relations avec les entreprises sont tellement difficiles à concrétiser dans des temps raisonnables qu’elles arrivent rarement au stade de "scale up". Sans prise de risque pour donner à nos start-ups leurs premiers clients, elles ne deviendront jamais des "scale ups". »

Hans De Cuyper : « Selon les venture capital investisseurs, seuls quelque 8 % des offres fintechs présentent une réelle valeur et seuls quelque 4 % débouchent sur un succès. En tant qu’assureur, on ne peut pas prendre le risque d’investir dans une activité ayant une telle probabilité. La base d’une fintech est souvent technologique, mais il faut aussi - et surtout - réfléchir au groupe cible, au client final. Souvent, l’idée technique est bonne mais on ne pense pas assez au client. Dans les assurances, le moment clé de la relation avec le client, c’est le sinistre. Je ne vois pas beaucoup de fintechs qui réfléchissent à la gestion de sinistre d’un point de vue à la fois technologique et juridique. Nous sommes pourtant intéressés par l’intégration rapide de composants fintech dans notre offre et notre service client : e-ID, e-signature, lettre recommandée, etc. »

Olivier Peeters : « En Europe, beaucoup de fintechs s’attaquent principalement à l’expérience utilisateur et à la manière de l’améliorer, alors que pour une banque, l’acteur qui protège les données et les transactions des clients, c’est la sécurité, qui passe toujours avant tout. »

Pierre Berger : « La Belgique doit se poser la question de savoir de quel cadre réglementaire elle a besoin pour créer un environnement innovant, comme par le passé quand l’Arrêté Royal 62 a attiré de grands acteurs comme Euroclear. Il faut une approche plus holistique pour pouvoir attirer des business plus structurels et inciter les sociétés à venir en Belgique. Dans le futur, les banques pures feront du back office et du middle office et auront des technologies fintechs B2B pour les servir. À mon avis, on assistera à une séparation du front office. Dans cette partie-là, on va voir des fintechs B2C, les GAFA et aussi des banques. La compétition sera très sérieuse sur cette partie front office des banques dans les prochaines années. »

 

Que pensez-vous de la formation ?
 

Olivier Peeters : « Le rôle de la formation doit être l’un de nos principaux chevaux de bataille. »

Jean-Louis Van Houwe : « Il faut assurer la présence de profils formés à ces nouvelles technologies, pas uniquement en finance, mais aussi en biométrie, big data, intelligence artificielle, etc. »

Marc Lainez : « En tant que professeur invité en sciences informatiques, je relève que la formation universitaire est loin d’être mauvaise. Elle est en revanche très spécialisée, avec des personnes extrêmement bien formées en intelligence artificielle, en sécurité et en réseau, par exemple ; les formations généralistes, elles, ne sont pas suffisamment adaptées à certains besoins du marché et il y a des choses à améliorer. Autre problème : les personnes formées chez nous partent souvent aux États-Unis ou ailleurs, où on leur offre des salaires et des challenges plus attractifs. »

Jean-Louis Van Houwe : « Nous manquons actuellement de 30 000 profils en Belgique pour la digitalisation, pas seulement en IT, mais aussi des business analysts, des process analysts, des product managers, etc. Nous avons lancé une formation de business analysts avec deux écoles d’ingénieurs industriels et commerciaux à Bruxelles, mais nous avons un vrai retard dans la formation. Quand des entreprises de consultance, des start-ups ou des banques doivent engager, tous les candidats viennent avec des profils d’économie, d’informatique ou d’ingénieurs, mais il faut leur expliquer comment ça fonctionne. C’est un peu dommage ! »

Fabian Vandenreydt : « Il est en effet important de bien comprendre les "gaps" en termes de compétences auxquelles le secteur financier va faire face dans les années à venir et de définir des programmes concrets de "skilling" et de "re-skilling" pour les employés. Chez B-Hive, nous préconisons une approche concrète de "learning on the job" ; il s’agit de faire travailler ensemble, sur des projets d’innovation concrets, d’un côté les jeunes talents et les seniors, plus experts, des institutions financières et, de l’autre, les start-ups. »

 

La cybersécurité est-elle suffisamment prise en compte ?
 

Fabian Vandenreydt : « Il faut transformer la cybersécurité en proposition de valeur et démontrer que la Belgique a un tissu et un potentiel de réponses aux cyberattaques. Il faut être inclusif, travailler avec la BNB sur des tests de pénétration, mais aussi faire en sorte que les petites entreprises, banques et assurances soient au même niveau que tout le monde. Dans une cyberattaque, les agresseurs utilisent le maillon faible comme point d’entrée ; il s’agit souvent des infrastructures des clients. »

Geoffroy de Schrevel : « La cybersécurité n’est pas un objectif, mais une obligation. Le véritable objectif, c’est l’expérience client ! Disposer d’une expérience client sans cybersécurité ou d’une cybersécurité sans une excellente expérience client, ça ne sert à rien. Le futur du digital, ce sera une plateforme connectée avec des fournisseurs de solutions, mais également des banques plus inclusives, parce que la technologie permettra d’offrir tous les services, en temps réel et à presque tout le monde. »

Olivier Peeters : « Je ne pense pas que l’ensemble du secteur sera digitalisé, mais plutôt l’ensemble de certains services du secteur. Nous restons une banque fondamentalement attachée au fait d’offrir une valeur ajoutée au client. Ce dernier est seul maître à bord de ce qu’il va décider. La technologie est là pour l’y aider. Il y a les "techs for fin", toutes les technologies qui essaient de nous aider au quotidien à répondre à tous les bruits dans notre expérience client, à savoir la sécurité, la conformité, l’accès 24h/24, etc. »