Toutefois, pour l’avenir, le soutien des autorités publiques s’avère indispensable. C’est l’avis de Bernard Broze, administrateur délégué d’essenscia wallonie, la fédération wallonne de la chimie, des matières plastiques et des sciences de la vie.

Quel est l’état de santé de l’industrie chimique en Belgique ?

Bernard Broze : « Nous sommes le premier pays au monde en termes de ventes de produits chimiques et plastiques par tête d’habitant. C’est bien sûr lié à notre tradition nationale du développement de la carbochimie au début du XXe siècle. Cette industrie a été créée par d’éminents chimistes, Solvay notamment. L’essor de la pétrochimie au port d’Anvers a aussi permis au secteur de bénéficier d’un apport en matières premières. Nos forces actuelles sont l’intégration de différentes fabrications, la qualité du personnel et le potentiel d’innovation. Ces 10 dernières années, notre secteur est passé de 20 000 à 26 000 personnes en Wallonie. »

Quelle place y tient la chimie durable ?

B. B. : « Même si elle n’était pas désignée comme telle, on fait de la chimie durable depuis une quarantaine d’années. L’industrie chimique n’a cessé d’améliorer son efficacité énergétique et de réduire son impact environnemental. Pour ce faire, elle diversifie ses sources de matières premières en utilisant des sources renouvelables - les bio-ressources, la biomasse et les sous-produits - pour produire des molécules et des matériaux. Cette chimie bio-basée, qu’on appelle souvent chimie du végétal, est un véritable pan de la bioéconomie. C’est un catalyseur d’innovation disposant d’un potentiel de développement important. »

Avec quels résultats ?

B. B. : « Au cours des 10 dernières années, les entreprises du secteur en Wallonie ont amélioré leur performance énergétique de l’ordre de 16 % et diminué leur production de déchets de plus de 50 %. Elles recyclent désormais une grosse partie des déchets en sous-produits utilisables pour d’autres productions. À côté de cela, les émissions dans l’air et les rejets d’eaux usées ont fortement diminué. Les émissions de gaz à effet de serre par volume produit ont quant à elles diminué de 80 % par rapport à 1990. De plus, quand elle développe un produit, l’industrie s’interroge sur sa durabilité et donc son cycle de vie complet — de sa conception à sa fin de vie — et sur son impact global. Avant même d’innover, elle mène donc une analyse de développement de produit basé sur le principe de l’économie circulaire. Même si la politique européenne l’y encourage, la chimie est l’un des précurseurs à cet égard. »

Des exemples ?

B. B. : « Depuis bien des années, la vapeur d’eau produite par le processus de fabrication d’une installation est réutilisée par une installation voisine. Nous partageons ainsi les cycles d’eau et de vapeur pour améliorer leur efficacité énergétique et réduire les dépenses en eau. Dans le même ordre d’idée, les industries chimiques commencent à mettre en place des processus pour récupérer le CO2 qu’elles génèrent afin de fabriquer de nouvelles molécules. Pour plus d’informations sur les progrès du secteur en matière de développement durable, vous pouvez consulter le rapport qui figure à l’adresse www.essensciaforsustainability.be. »

Au quotidien, quelles sont les applications de la chimie durable ?

B. B. : « Nos produits répondent aux différents défis sociétaux en matière d’alimentation, d’eau, de santé, d’énergie et de mobilité. Les exemples sont nombreux. On estime que pour une tonne de CO2 émise par nos installations, les produits fabriqués permettent d’économiser des émissions trois fois supérieures ; ce sont les matériaux pour l’isolation des bâtiments avec le polystyrène, le polyuréthane, les mastics d’étanchéité en silicone et les toitures solaires qui y contribuent. Dans l’alimentation, les films protecteurs, les additifs et les détergents assurent une sécurité optimale des aliments et de leur préparation. L’eau est acheminée dans les habitations par des tuyauteries d’adduction en plastique polyéthylène, non plus via des tuyauteries en plomb ou en acier. En termes de santé, les médicaments et les vaccins nous garantissent un niveau de protection optimal. Dans le domaine de la mobilité, nous avons des additifs pour les lubrifiants moteurs, des plastiques ultralégers pour la construction automobile, des caoutchoucs spéciaux pour diminuer la friction des pneus... Tout cela réduit la consommation en carburant. Les voitures électriques n’auraient pas non plus pu voir le jour sans les super-batteries fabriquées grâce aux développements de notre industrie. »

Quels sont les défis à venir ?

B. B. : « La société fera de plus en plus appel aux produits de la chimie durable. Pour garder sa place de leader, la Belgique possède des atouts : un tissu dense d’entreprises, une main-d’œuvre qualifiée, dont des chercheurs de qualité, etc. Récemment, la Région wallonne a même été élue par l’Europe comme région démonstratrice modèle, parmi six autres régions, pour son développement de la chimie verte. Toutefois, les autorités publiques doivent optimaliser les conditions du développement de nos entreprises sur les plans économique et fiscal, mais aussi en matière de formation, de recherche et d’innovation. Via le soutien au pôle Greenwin pour la chimie et au pôle Biowin pour la pharmacie, le Plan Marshall de la Région wallonne est indispensable pour la croissance du secteur. Afin de maintenir notre effectif actuel, nous devrons recruter près de 4 500 personnes au cours des dix prochaines années. »